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L’histoire d’un ver tube : Une nouvelle espèce découverte dans le golfe du Saint-Laurent

(gauche) Jenna Moore © University of Florida (droite) Luc Beaudin © Pêches et Océans Canada (droite)

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(à gauche) Vue au microscope de la nouvelle espèce C. bruneli. L’échelle représente 5 mm. (à droite) Gros plan de la surface des sédiments du laboratoire, où on peut voir des spécimens vivants de C. bruneli. Les flèches rouges indiquent l’ouverture des tunnels creusés par les vers.

 

le 16 novembre 2020

Un ver minuscule et discret de l’estuaire du Saint-Laurent a acquis une nouvelle identité, grâce à la persévérance de Jean-Marc Gagnon, Ph. D., conservateur des invertébrés du Musée.

Nommée Chaetopterus bruneli, cette nouvelle espèce a récemment été décrite dans l’European Journal of Taxonomy par Jenna Moore, Ph. D., de l’Université de Floride et Jean-Marc Gagnon. Il s’agit de l’occurrence la plus septentrionale de ce groupe d’invertébrés marins connus sous le nom de vers tubes parchemins. Ces vers demeurent sur le plancher océanique à l’intérieur de leur tube protecteur fait de mucus et de sédiment. Ils filtrent l’eau pour obtenir leur nourriture.  

Cette espèce rend hommage à Pierre Brunel, Ph. D, chercheur québécois qui a considérablement contribué à l’étude des invertébrés marins des fonds du système marin du Saint-Laurent.  

L’histoire de la découverte de cette nouvelle espèce commence il y a près de 30 ans, quand, en 1991, Jean-Marc Gagnon était encore un chercheur postdoctoral dans le laboratoire de son superviseur Norman Silverberg, Ph. D., à Pêches et Océans Canada. Il étudiait la biodiversité benthique (des fonds marins) associée à des échantillons de sédiments collectés dans un site de recherche de l’estuaire du Saint-Laurent à une profondeur de 345 mètres.  

Luc Beaudin © Pêches et Océans Canada

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Photo prise en 1991 de Jean-Marc Gagnon, Ph. D., (à gauche) et Norman Silverberg, Ph. D., derrière un des bassins mésocosmes (appelés benthocosmes) utilisés pour étudier les échantillons de sédiments collectés sur le plancher océanique.

Les scientifiques ont procédé à des collectes au même site pendant de nombreuses années sans jamais observer cette espèce. Jean-Marc Gagnon a bénéficié d’un montage expérimental particulier : Norman Silverberg conservait des échantillons de sédiments intacts dans son labo, plus particulièrement dans des bassins maintenus à la même salinité et la même température que les habitats océaniques des profondeurs.

Cette expérience de laboratoire a permis de conserver les créatures vivantes et d’étudier leur comportement, explique Jean-Marc Gagnon. C’est en inspectant ce milieu que le chercheur a découvert, parmi les étoiles de mer, les échinodermes et d’autres invertébrés marins, ces minuscules vers d’à peine 1,5 à 2 cm, qui finiront par être nommés Chaetopterus bruneli.

Pour l’aider à identifier l’espèce, le chercheur a d’abord sollicité les compétences de Mary Petersen (la troisième auteure de la publication, à titre posthume), qui est une autorité mondiale de ce groupe de ver marin. Mais cette dernière n’a pas examiné les échantillons, parce qu’elle a déménagé de laboratoire et s’est concentrée sur d’autres travaux. Après sa mort en 2014, Jean-Marc Gagnon a récupéré les échantillons. Il les a expédiés à Jenna Moore, Ph. D., qui s’est associée au chercheur du Musée dans ce projet.  

Comme dans la plupart des recherches taxonomiques, ce sont d’infimes détails qui permettent de distinguer une espèce d’une autre. On a d’abord pensé que l’espèce du Saint-Laurent correspondait à une espèce connue des eaux du nord-est de l’Atlantique : C. norvegicus. Mais un examen attentif a révélé que la nouvelle espèce présentait des différences notables, surtout dans les structures neuropodiales qui ancrent le ver dans son tube protecteur.

Le Musée canadien de la nature possède maintenant 18 spécimens de C. bruneli dans ses collections nationales. Mais l’espèce demeure très discrète et Jean-Marc Gagnon fait remarquer que l’on n’a pas réussi à collecter de nouveaux spécimens dans les mêmes sites du Saint-Laurent malgré les efforts en ce sens en 2015 et 2020.

Anne Mauviel © Institut des sciences de la mer de Rimouski

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Image du benthos (fonds marins) provenant d’un site d’échantillonnage dans le Saint-Laurent. Il contient plusieurs animaux dont une anémone (en haut à gauche), de nombreuses ophiures et quelques plumes de mer. Les gros trous sont l’œuvre d’une crevette fouisseuse. Il n’y a aucun signe de notre petit ver tube, C. bruneli.

Selon lui, ce petit animal fragile ne survivrait pas au transport à la surface et aux méthodes d’extraction habituelles. Mais des changements environnementaux ont aussi pu causer son déclin. Le chercheur fait référence à la réduction des concentrations en oxygène dans les eaux profondes de l’estuaire du Saint-Laurent, phénomène qui survient également dans les eaux de la côte ouest du pays. 

« Cela soulève une question pouvant faire l’objet d’une étude, dit-il : la densité de population de C. bruneli a-t-elle décliné en raison d’une diminution d’oxygène ? » Le cas échéant, cette espèce pourrait être considérée comme un indicateur des changements environnementaux.